Publié par : Xavier Bordes | 4 avril 2020

D’une face et de l’autre


D’une face et de l’autre
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Au jardin les rares oiseaux sont muets
Une colombe arpente le gazon en approuvant
de la tête ce silence insolite à chaque pas
Plus la moindre rumeur même lointaine
de moteur d’automobile ou d’avion
On dirait que les immeubles au-delà du jardin
son désorientés par cette lumière déserte
Le soleil pose ses doigts sur le balcon
où s’est pelotonné un chat endormi
Côté rue, personne que l’autre face
du soleil qui chauffe les trottoirs vides Ah !
Qu’elle est reposante l’absence des hommes !

Publié par : Xavier Bordes | 4 avril 2020


Histoire et préhistoire
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                                         À Francis Carsac, i.M.

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Quoiqu’il se passe tu ne changeras pas ta nature
Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé !
Mais si le merle est condamné aux toujours mêmes
variations du chant dont il décline le prisme de cristal
pourquoi en irait-il autrement de cet oiseau bizarre
un peu cacatoès qu’on affuble du titre de « poète » ?
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Je ne dis pas, moi, « heureux les épis mûrs et les blés
moissonnés »… Fils du vent et du soleil j’affirme la vie
décourageante avec mes flûtes incas Je rêve
mes folies, asservi que je suis au langage tombé
du néant qui scande le temps comme en un aven
d’obscurité le plic-plic de la goutte pure à la pointe
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extrême d’une stalagmite exploitant les millénaires
pour se souder enfin à sa jumelle en subtile ascension
Car le souci de l’humain blessé par ce monde biface
pour tous et pour chacun est de se rejoindre soi-même

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Publié par : Xavier Bordes | 4 avril 2020

Héritage ésotérique


Héritage ésotérique
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Arrivé ici-bas à la façon d’une pensée en pleine nuit
l’univers s’est réfugié en la forme d’Adam au matin
et s’est éveillé jaune et rouge tel un érable en octobre
que l’un après l’autre désertent les gazouillis d’oiseaux
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Il n’y a personne à qui de tout cela faire reproche
La saveur des choses se fonde sur l’être que nous sommes
Chacun s’y blesse au couteau de sa propre cuisine
de ses propres désirs, de ses propres illusions, de ses
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propres amours qui ne ressemblent à celles de nul autre
L’orle du monde ouverte s’illumine chaque fois d’un dieu
nouveau qui vivra pour dérouler l’aventure d’une mémoire
Puis les tribulations vont finir en eau de boudin – et agonie !

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Publié par : Xavier Bordes | 3 avril 2020

Le Scribe a croupi


Le Scribe a croupi
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Une pile de galets de plusieurs couleurs
pour méditer au voisinage d’un pot de cyclamens
couleur des ongles de Maria Nefeli…
« Soyez une personne banale, sans rien de spécial
à réaliser » a dit le sage ermite du mont Deshan
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Au-dessus l’abîme jonché des cercles invisibles
et des ellipses des rapaces et des astres
la Voie-Lactée répand son murmure scintillant
qui raconte la légende d’Amalthée fille du dieu
et celle du lait d’Héra par Héraclès répandu
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Toi maigre écrivaillon tu t’acharnes ainsi
qu’une abeille arpentant une baie vitrée
sans trouver par où entrer Tu convoites
les splendeurs de l’Ailleurs interdit Là macère
cette vie que tu as la tâche de consigner en vers
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moisis qui ripent en criant sur l’Impossible

Publié par : Xavier Bordes | 3 avril 2020


En métro
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« Tout le monde veut devenir star » affirmait ce magazine.
« Toi aussi… » Et la très jeune fille à côté de moi cochait
en toute naïveté les cases du test – qui prétendait mesurer
objectivement ses aptitudes à la starification ! Par-dessus
son épaule, j’observais son crayon cocher les cases, mais
j’en suis resté à mi-parcours, car elle est descendue avant
la conclusion…. J’aurais pourtant été extrêmement curieux
de savoir si cette personne banale, sans grâce, et selon
une expression de ma grand’mère « peu favorisée par la
Nature », aurait pour destin d’être adulée par les foules…
Après tout, c’est arrivé à d’autres, aussi laides, aussi peu
avantagées, aussi ingrates de visage, d’êtres changées
en beautés radieuses par un tour du Sort dont sont friands
les magazines « peoples », lui apportant volontiers leur
concours dans l’entreprise de construction enrichissante
du mythe, rubrique : « Riche, heureuse, célèbre et admirée ».
On sait qu’à la télévision même le plus terne des humains
devient brillant, beau, suprêmement intelligent, au point
qu’il doit donner son sentiment sur toute chose : et que
« des millions de téléspectateurs » recueillent dévotement
les oracles imbéciles de quelques ci-devant ignorants,
devenus « sages autorisés » par la magie de l’étiquette
« star » accolée à leur nom. (Évidemment, quand la magie
n’opère plus, les revoici « Grosjean comme devant »,
et leurs opinions n’intéresseront plus personne…) On peut
se demander si les « stars » qu’on appelait jadis « idoles »
ne sont pas une manière pour les masses de se projeter
dans la fiction de ce qu’il y a de meilleur en elles – si ledit
meilleur était capable de triompher du pire ! – maintenant
que les foules en question n’ont plus assez d’imagination
pour concevoir, pour admirer, pour adorer, pour prier
un Dieu véritablement admirable, un Dieu hyperhumain.
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Publié par : Xavier Bordes | 3 avril 2020


Tri de printemps
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En triant de vieux dossiers je retrouve des manuscrits
de poètes inconnus que j’ai contribué à faire paraître
ou non – mais que je n’ai jamais osé jeter par respect
pour les poèmes de ces frères plus ou moins favorisés
en ce qui concerne leur talent. S’affronter au langage
quand on s’y engage sincèrement et sans restrictions
est une entreprise tellement inhumaine ! Si nombreux
sont les appelés, si nombreux les recueils parus ou non,
alors que le décantement du temps, cet ingrat, n’en
retient guère dans le meilleur des cas que le millième…
J’ai donc relu avec respect et sympathie ces pages
dont souvent la qualité, avouons-le, ne leur permettra
pas de surnager sur la mer innombrable des imprimés
contemporains. Puis faute de place je les ai emballés,
je les ai placés au fond d’une poubelle jaune, non sans
un sentiment de regret tel que j’ai dû retenir des larmes…

Publié par : Xavier Bordes | 2 avril 2020

En disgrâce


En disgrâce
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Comme ceux qui avaient beaucoup reçu
et qui ont tout perdu
il en était venu à se contenter
d’un recoin éphémère et noir
ainsi qu’en plein désert
la caverne mystique dont les araignées
se sont liguées pour que leurs toiles irisées
dérobent aux regards ennemis celui
dont un ancien livre affirme que son esprit
autait été l’otage d’une étoile
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Publié par : Xavier Bordes | 2 avril 2020

Microsignes


Microsignes
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Le vignoble est rouge et les grains bleus
sont mûrs que les hommes vendangent
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Bronchant entre les rangs des ceps
fugacement le sabot ferré d’un cheval
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cogne contre l’arête d’un bloc de silex
affleurant du sol Bruyamment le choc
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atteste qu’une poignée d’étincelles
a voulu s’évader un instant de l’Obscur
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Se peut-il que du feu demeure en le cristal
d’une lave de volcan verdâtre et refroidie
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À prêter attention à d’aussi menus signes
on comprend que l’enfer persiste sous la vie
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puisque le feu latent au sein de la pierre
parfois jette un éclat qui empeste le soufre
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Publié par : Xavier Bordes | 2 avril 2020

Méditation coronavirienne


Méditation coronavirienne
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Retournerai-je un jour longer le littoral mordoré      qui capricieusement encadre les reliefs rouges des calanques       Le chemin – disions-nous – des contrebandiers       loin de tout au secret des falaises        incidemment orné d’un triangle sableux      écrin d’une beauté allongée      nue      sur laquelle ne laissait pas de s’appesantir le regard du soleil…
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Encadré de sa serviette de bain d’un bleu sombre      le corps ambré semblait une variante magnétique de ce qu’on eût pu nommer « le coeur du monde »     Feignant l’indifférence l’inconnue en train de lire      le visage mangé par de vastes lunettes de soleil      ne détournait pas la tête      consciente du fantasme ineffable qu’elle suscitait…
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On eût pu s’y voir      en jetant à la dérobée un coup d’oeil à ce corps rayonnant      dont les ombres signalent      ces failles exquises par où peuvent s’insinuer les plaisirs d’Éros      conforté dans l’opinion que la nature de la Femme a pour rôle essentiel      d’investir l’âme entière du contemplateur       pour y oblitérer la menace constante de la Mort.

Publié par : Xavier Bordes | 1 avril 2020

Le nœud du problème


Le nœud du problème
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La teinte de l’air bleu traverse la vitre
Je pense au soleil aux brises
aux mots qui nous trompent
à ce qui provoque le non-sens
béant ainsi que le double vantail
d’un porche ouvert sur l’infini
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L’abîme natal de ma langue
laisse affluer jusqu’au bord une écume
de mémoire et de reliques déchiquetées
J’entend son battement rythmé
que je m‘obstine à monnayer en syllabes
minutieusement comptées
.
comme si ça pouvait suffire à chiffrer un poème !

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